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Max
Jacob professait qu'un
poème devait
d'abord être
"situé". Les
mélodies de Ravel
sont exactement
situées. Jamais
le langage, la couleur,
la forme même ne
sont interchangeables.
Jamais une
mélodie
n'apparaît comme
l'écho d'une
mélodie
précédente.
A l'intérieur des
cycles, les distinctions
sont soigneusement
marquées. Chaque
oeuvre posait à
Ravel un problème
stylistique dont il
triomphait avec
l'instinct, le
savoir-faire et
l'élégance
qui
révèlent
le musicien le plus
artiste de son temps
mais aussi l'artiste le
plus musicien, car pour
l'auditeur, tout semble
couler de source. Le
plus
sévèrement
acquis apparaît le
plus
généreusement
donné. Une
mélodie de Ravel
est la traduction la
plus exacte d'un texte
littéraire, la
plus fidèle
à la
sonorité des
mots, à la
résonance
poétique mais
elle est,
essentiellement, une
construction
musicale.
Une
commande de la
cantatrice Alvina Alvi
amena Ravel à
composer en 1914 les
Deux Mélodies
hébraïques.
Je dis bien composer et
non simplement
harmoniser car les
accompagnements
établissent le
climat de l'oeuvre, le
situent, et cela avec
les moyens les plus
simples. L'âme
juive y est
présente autant
qu'y est présente
la personnalité
de Ravel. Prodigieux
pouvoir d'assimilation
que celui de ce
musicien! Mais s'il peut
ainsi se montrer
disponible, c'est que
jamais il ne s'enferme
dans une formule. Sa
clairvoyance est celle
du coeur. Deviner les
autres : rien de plus
naturel pour celui que
par un étrange
malentendu on accuse
parfois de froideur.
Kaddisch
, traduit de
l'araméen, est un
chant liturgique, une
prière pour les
morts. Evoquant le
mystère de
l'univers, pour lequel
il n'y a pas de
réponse,
l'Enigme
éternelle est
un chant traduit du
yiddish. Ravel en avait
établi
lui-même le texte
d'après un
recueil publié en
1911 par la
Société
russe de musique
juive.
Le
choix d'Evariste Parny,
auteur des poèmes
en prose
intitulés
Chansons
madécasses
est significatif de
l'attrait
qu'exerçaient sur
le musicien les textes
rares mais aussi, comme
dans les Histoires
Naturelles de Jules
Renard la souplesse de
la prose. Ravel les a
conçues comme une
sorte de quatuor
où la voix joue
le rôle
d'instrument principal.
On ne saurait mieux
affirmer le dessein
d'une oeuvre
composée,
même si le choix
des instruments avait
été
fixé par la
dédicataire, Mrs
Elisabeth Sprague
Coolidge. Quel que soit
l'intérêt
que suscite le
traitement de la
flûte et du
violoncelle,
utilisés dans des
registres inhabituels,
le chant et la claire
énonciation des
textes
prédominent. A la
sensualité de la
première et de la
troisième
mélodies
s'oppose, avec la
deuxième un chant
d'oppression et de
révolte.
Aoua, le cri
ajouté par Ravel
lui-même, renforce
la violence de cette
page où Marcel
Marnat, dans sa
biographie de Ravel
(Editions Fayard)
décèle
"l'assouvissement d'une
véritable ivresse
de liberté :
très
surréalistement
le désir et la
révolte ont
mené aux
mêmes extases."
Achevé en 1926,
le cycle fut
créé le 13
juin de la même
année par Jane
Bathori,
l'interprète qui
avait déjà
révélé
au public parisien les
Histoires naturelles et
les Trois
poèmes de
Stéphane
Mallarmé.
Dans
ces Trois poèmes,
composés en 1913,
l'invention sonore, le
raffinement de
l'instrumentation
à qui est
dévolu un
rôle expressif qui
pourrait, à la
limite, accaparer
l'attention, aboutissent
paradoxalement à
ceci : la voix se trouve
libérée,
moins astreinte
peut-être à
suivre les inflexions de
la parole et vivant de
sa vie propre. Tout a
été dit
sur la genèse du
cycle dont Ravel eut
l'idée en
écoutant
Stravinsky lui parler du
Pierrot Lunaire de
Schönberg. Dans son
autobiographie, Ravel
assure que Surgi de
la croupe et du
bond, "le plus
étrange, sinon le
plus hermétique"
des sonnets de
Mallarmé, il a
pris "à peu
près pour cette
oeuvre l'appareil
instrumental du Pierrot
Lunaire...".
Qu'il
traite sur un mode
archaïque des
Epigrammes de
Clément Marot,
qu'il subisse dans
Shéhérazade
la fascination d'un
Orient imaginaire ou
qu'il compose des
accompagnements pour des
Chansons populaires
grecques, c'est vers un
ailleurs dans le temps
ou dans l'espace que se
tourne Ravel. Quant aux
Histoires
Naturelles,
singulière
incursion dans le monde
des animaux, on ne peut
s'empêcher d'y
voir une nouvelle forme
d'évasion. Se
situer ailleurs est le
plus sûr moyen
d'échapper aux
curiosités
indiscrètes. Le
musicien est trop
présent dans son
oeuvre pour accepter de
le montrer. Les
Histoires Naturelles
sont composées
comme une grande sonate.
A l'introduction (sans
hâte et
noblement), à
l'adagio (lent), au
final (assez vite)
s'adjoignent deux
intermezzi : Le
Grillon (placide)
et Le
Martin-pêcheur
(on ne peut plus lent).
Ces deux pages, les plus
émues, les plus
secrètes des
Histoires Naturelles
sont porteuses
d'angoisse et
d'émerveillement.
La plus rare
émotion est le
spectacle de la
beauté qui vous
fait retenir votre
souffle. L'angoisse la
plus cachée,
celle qui grince en nous
comme une clé
minuscule, conduit au
silence dans une
retraite sans cesse
menacée. Mais
là encore,
suprême recours,
dans l'apaisement des
calmes harmonies, il y a
le paysage du dehors, sa
beauté muette et
les peupliers qui "se
dressent comme des
doigts en l'air et
désignent la
lune." En 1907, on ne
vit dans les Histoires
Naturelles que de
l'ironie et l'on
s'étonna d'une
diction musicale qui
supprimait les "e" muets
pour se rapprocher du
langage parlé.
Composées
en 1932-1933, les Trois
Chansons de Don
Quichotte à
Dulcinée
étaient
destinées
à un film de
Pabst pour lequel
Jacques Ibert fut
préféré
à Ravel (MAG
111.120 Ibert,
mélodies). Elles
utilisent des rythmes
espagnols et basques.
Quajira pour la
Chanson
romanesque, Zortzico
basque pour la
Chanson
épique, Jota
aragonaise pour la
Chanson à
boire. La ferveur de
la première, la
pureté de la
seconde, la joie
bruyante de la
troisième
composent un triptyque
où pour la
dernière fois
apparaissaient trois
visages de
Ravel.
Jean
Roy © 10/99
Maguelone ©
11/99
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