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Les
mélodies de
Jacques Ibert forment un
ensemble qui permet de
découvrir un
aspect peu connu de la
production de l'auteur
pour qui la musique
orchestrale constituait
le domaine
d'élection. La
mélodie est un
genre qui a
séduit Ibert
dès ses
débuts et auquel
il a travaillé
surtout dans la
première partie
de sa carrière,
entre 1920 et 1930.
Après cette
période, ses
mélodies font
toutes partie
d'uvres lyriques,
théâtrales,
cinématographiques
ou
radiophoniques.
Ibert
a fait ses études
au Conservatoire de
Paris de 1910 à
1914 où il fut
élève
d'André
Gédalge pour le
contrepoint et la fugue,
puis de Paul Vidal pour
la composition.
Auprès de
Gédalge, il
acquiert les bases
techniques de son art de
compositeur, ajustant
son aisance naturelle
d'écriture aux
règles les plus
strictes
enseignées au
Conservatoire. La
personnalité de
Gédalge marqua
ses nombreux
élèves,
parmi lesquels Ravel,
Schmitt, Kchlin et
Enesco, ainsi que deux
chers amis d'Ibert,
Honegger et Milhaud.
Auprès de ce
professeur, Ibert apprit
la prédominance
de la ligne
mélodique et
l'usage d'une forme
musicale solidement
campée, mais
aussi la liberté
dans la rigueur et le
respect de la
règle
appliquée sans
brider l'imagination
créatrice. De
cette excellente
formation de
contrapuntiste acquise
à l'école
Gédalge, Ibert
garda toujours
l'empreinte : "Dans
l'orchestration,
disait-il, je m'attache
toujours à ce que
le discours de chaque
instrument puisse se
suffire à
lui-même et donne
satisfaction à
l'exécutant."
Ibert
a été
tenté dès
sa jeunesse par le
théâtre et
a suivi des cours
auprès de Paul
Mounet,
sociétaire de la
Comédie
française et
professeur au
Conservatoire. Il resta
attiré toute sa
vie par la scène
et, en homme de
théâtre,
composa de nombreuses
uvres lyriques ou
musiques de
scène, attachant
toujours une grande
importance à
l'écriture de la
voix et au respect du
texte.Il a eu
également
l'occasion de prendre
des leçons de
chant qui lui ont
révélé
les secrets de la pose
de la voix et les
possibilités
naturelles de celle-ci.
En 1927, il composera
d'ailleurs une
Vocalise-étude
(Aria) destinée
à un volume
didactique
intitulé L'art du
chant et rassemblant des
uvres de nombreux
compositeurs
contemporains, Bachelet,
Delvincourt, Grovlez,
Roussel, Schmitt, Vierne
A
partir de 1909, Ibert
composa un certain
nombre de
mélodies à
caractère
léger, chansons
de rues ou de
"café-concert"
qui furent
éditées
immédiatement.
Ces mélodies
écrites avec
aisance, de même
que quelques
pièces pour
piano, ont assuré
un petit revenu au jeune
compositeur qui gagnait
sa vie en accompagnant
au piano des projections
de films muets. Mais en
signant ces
mélodies sous le
pseudonyme William
Berty, Ibert ne sembla
pas avoir le
désir d'en
revendiquer la
paternité.
De
cette époque
datent pourtant ses deux
premières
mélodies, Le
jardin du ciel et
Chanson qui ne seront
publiées que
douze ans plus tard par
un éditeur de
renom, Alphonse Leduc -
lequel deviendra
dès lors
l'éditeur
principal des
uvres de Jacques
Ibert. Chanson est
extraite d'un recueil de
Maurice Mæterlinck
(1862-1949)
intitulé Quinze
chansons publié
en 1900, dans lequel le
poète
s'écarte en
partie du charme
stylisé et de
l'imaginaire du
symbolisme au profit
d'une métrique
qui rappelle les
berceuses populaires.
Cet homme de la
féerie, des
grâces de
l'enfance, de la
perpétuelle
interrogation à
la fois angoissée
et sereine sur le
destin, a
créé un
univers qui s'accordait
avec les goûts de
son époque et qui
a tenté nombre de
musiciens, Fauré
et Debussy avec
Pelléas et
Mélisande, Dukas
avec Ariane et Barbe
bleue, mais aussi Lili
Boulanger qui mit en
musique deux de ses
poèmes et qui
aurait tant aimé,
si la mort ne l'en avait
empêchée,
mener à bien sa
Princesse Maleine. Ibert
ne composa que cette
mélodie sur un
poème de
Mæterlinck et se
tourna, la même
année, vers
Catulle Mendès
(1841-1909), fervent
wagnériste et
auteur à
succès qui eut
des liens très
étroits avec les
compositeurs de son
époque. Il
écrivit, par
exemple, le livret de
Gwendoline de Chabrier.
Les deux mélodies
Jardin du ciel et
Chanson abordent des
thèmes tels que
les saisons, les roses,
les lys et la tristesse
tendre d'inspiration
très "fin de
siècle". Soutenue
par un accompagnement
léger sur une
harmonie tonale, la
phrase musicale y suit
le rythme du texte
poétique et
s'accorde à
respecter sa
compréhension.
De
1921 à 1927,
Ibert composa
l'essentiel de ses
mélodies non
destinées
à la
scène,
choisissant des
poètes chez
lesquels il trouvait une
certaine
légèreté
accompagnée d'une
ironie douce. Les Trois
chansons de Charles
Vildrac ont
été
composées
à la Villa
Médicis en 1921
comme "envoi" de
deuxième
année : chaque
pensionnaire compositeur
devait en effet
répondre à
l'obligation de
réaliser une
uvre de formation
imposée, page
symphonique, quatuor
à cordes,
pièces pour chant
et orchestre
Ces
trois mélodies
existent donc avec un
accompagnement
d'orchestre. Charles
Vildrac (pseudonyme de
Charles Messager
1882-1971) était
un poète
humaniste, attentif au
sort des humbles,
révolté
par l'injustice. Du
Livre d'amour,
publié en 1910,
Ibert a retenu trois
textes de
caractère
très distincts,
l'un insouciant et
enjoué, Elle
était venue,
l'autre grave et tendu,
Après minuit, et
le dernier, Comme elle a
les yeux bandés,
évoquant la
détresse d'une
femme dont la douceur
contraste avec la
brutalité de ses
geôliers. Ces
mélodies ont
été
créées au
concert du 22 mars 1924
à la
Société
Nationale, par Claire
Croiza
accompagnée de
Jacques Février
au piano.
Le
second recueil
s'intitule La verdure
dorée et comprend
quatre mélodies
sur des poèmes de
Tristan Derême
(pseudonyme de Philippe
Huc, 1889-1941).
Derême fait partie
du groupe des
poètes
fantaisistes,
admirateurs de Jules
Laforgue. Ibert avait
d'ailleurs choisi, en
1921, un extrait des
Moralités
légendaires comme
livret pour son premier
opéra,
Persée et
Andromède. Le
goût de Laforgue
pour la dérision
et les farces s'incarne
dans des personnages
légendaires qui
sont raillés
jusqu'au grotesque. Dans
La verdure dorée
(1923) se trouve
l'essentiel des
poèmes de
Derême. Ibert en a
choisi quatre qui
évoquent
l'automne, le
crépuscule
d'octobre, la
rosée du matin,
les effluves subtils, la
tristesse tendre et
l'émotion
contenue dans une
connotation fin de
siècle. La
troisième
mélodie, Cette
grande chambre,
évolue avec
fantaisie, prenant
à parti
l'auditeur avec une
liberté que suit
aussi l'accompagnement
du piano. Chaque chanson
a un dédicataire
différent,
Charles Panzera,
Marie-Louise Asso, Henri
Fabert, Vera
Janacopoulos, autant
d'artistes qui firent la
gloire de la
mélodie
française de
cette époque. Le
recueil a
été
créé le 30
janvier 1924 à
Paris, à la
Société
Musicale
Indépendante.
Quelques
années plus tard,
Ibert offrira à
Tristan Derême la
dédicace de
Mélancolie,
seconde du recueil de
quatre mélodies
composées en
1927, sur des vers de
Philippe Chabaneix, lui
aussi poète
fantaisiste (né
en 1898). Ibert utilise
dans cette
mélodie le
procédé de
la note pédale,
répétant
inlassablement un la
bémol dans un
entourage harmonique
bitonal. Le recueil
s'intitule simplement
Quatre chants et
comporte une
première
mélodie, Romance,
dédiée
à Jane Bathori,
sur un poème de
Georges Jean-Aubry,
homme de lettres qui
publia, entre autres
écrits, une
étude sur
l'uvre de
Laforgue. L'inspiration
de ces chants est d'une
veine enjouée et
teintée d'ironie.
Ils ont
été
créés
à Lyon, le 24
février
1930.
Les
écrits denses et
sans complaisance de
Victor Ségalen
(1878-1919) sont d'un
tout autre esprit, loin
de toute coquetterie,
graves et
dépouillés.
Médecin de la
marine, Ségalen a
voyagé à
Tahiti et en Chine,
où il a
publié son
recueil Stèles en
1912, inspiré par
la mystique orientale et
les monuments
funéraires. Ibert
répond à
ce texte original par
une formation
inhabituelle pour voix
et flûte. Les deux
Stèles
orientées ont
été
composées en
1925, en même
temps que le Concerto
pour violoncelle et
instruments à
vent qui se distingue
lui aussi par un choix
peu ordinaire dans le
mariage des timbres.
Ibert a souvent
parlé de sa
prédilection pour
les instruments à
vent, et pour la
flûte en
particulier. Il
composera en 1934 son
célèbre
Concerto pour
flûte,
l'année suivante
le Concertino da camera
pour saxophone et, en
1948, la Symphonie
concertante pour
hautbois. Les deux
mélodies sont de
caractère
opposé : Mon
amante a les vertus de
l'eau
tendre et
dépouillée
est bien
différente de la
seconde, On me dit
dont les effets
descriptifs mettent en
scène le vent et
l'eau. D'autres
compositeurs, tels
Caplet et Roussel, se
sont risqués
à cette formation
pour voix et flûte
qui, malgré ses
composantes
minimalistes, parvient
à un sentiment de
complétude.
D'un
point de vue
général,
on remarque dans ces
uvres une phrase
musicale qui suit le
rythme du texte
poétique afin de
toujours respecter la
conformation des mots et
leur
compréhension,
ainsi que l'accentuation
juste. Il est naturel
que Jacques Ibert, si
attiré par le
théâtre,
éprouve un
respect inné pour
le texte, et
sûrement des
facilités
à le
déclamer.
L'aspect
sémantique
constitue une
priorité :
fidèle au sens du
texte qu'il exploite, il
s'arrange toujours pour
mettre en valeur
l'élément
essentiel à la
compréhension,
créant une
symbiose entre le vers
et la ligne
mélodique. Le
langage harmonique,
quant à lui, est
toujours conçu
autour d'un centre
tonal, même si de
nombreuses
altérations
viennent en perturber la
directionnalité.
Au
début de 1930,
Ibert compose pour le
"Théâtre de
l'Atelier" la musique de
scène d'une
pièce de
l'écrivain
Irlandais Georges
Farquhar traduite en
français par
Maurice Constantin Weyer
sous le titre : Le
stratagème des
Roués, en 1921.
La chanson du rien
extraite de cette
musique de scène
a été
écrite à
l'origine pour voix et
quintette à vent.
Une autre uvre
intitulée Trois
pièces
brèves a
été
tirée de ce
spectacle et constitue
depuis un des "tubes"
des quintettes à
vent.
Les
Chansons de Don
Quichotte sont extraites
du film du même
nom
réalisé
par l'autrichien Wilhem
Pabst et tourné
à Nice en
septembre 1932. La
musique devait, en plus
de passages
symphoniques, contenir
des chansons dont les
producteurs avaient
décidé de
confier
l'interprétation
à la
célèbre
basse russe,
Féodor Chaliapine
(1873-1938) : plusieurs
compositeurs avaient
été
pressentis pour
écrire cette
musique, sur des textes
de Paul Morand et
Alexandre Arnoux. Il
semble qu'une mauvaise
gestion des
organisateurs ait fait
de l'un d'eux, Maurice
Ravel, une victime : il
composa à la fin
de l'été
1932 trois
mélodies,
intitulées Don
Quichotte à
Dulcinée mais
elles ne furent pas
utilisées pour le
film. Jacques Ibert n'en
composa pas moins la
musique demandée,
qui comporte les quatre
Chansons de Don
Quichotte mais aussi la
Chanson de Sancho ainsi
que des passages
symphoniques.
L'enregistrement
historique, en studio,
des quatre chansons, en
février 1933 par
Chaliapine, sous la
direction de Jacques
Ibert constitue un
précieux document
musical et stylistique.
Les poèmes ont
été
écrits par
Alexandre Arnoux
(né en 1893).
Homme de lettres,
fervent amateur de
littérature
espagnole, il a
publié de
nombreuses traductions
ou adaptations de
Calderon et de
Cervantès,
notamment, du premier,
La Vie est un songe, et
Le Médecin de son
honneur. L'amitié
entre Ibert et Arnoux se
concrétisa par
une collaboration
renouvelée trois
fois : il y eut d'abord
les Chansons de Don
Quichotte puis, au
début de 1935, Le
Médecin de son
honneur, dont a
été
extraite Entr'acte,
célèbre
pièce pour
flûte ou violon et
guitare ou harpe. Cette
même année,
la danseuse Ida
Rubinstein proposa
à Ibert une
nouvelle création
dont le choix du sujet
lui était
confié. Il se
fixa donc sur
Cervantès, revu
par Arnoux et composa Le
Chevalier errant. La
dernière
étape du travail
commun de Jacques Ibert
et Alexandre Arnoux les
réunit autour
d'une pièce de ce
dernier : Le Cavalier de
fer. La musique fut
composée à
Rome en 1946, et deux
chansons en furent
extraites et
éditées en
1957 : La berceuse de
Galiane (pour
flûte, hautbois,
basson, trompette, gong
et harpe) et la
Complainte de Florinde
accompagnée
à la
harpe.
Pour
apprécier les
Chansons de Don
Quichotte, il faut
garder en mémoire
leur destination, c'est
à dire le
cinéma. La
Chanson du départ
doit son titre à
l'endroit où elle
intervient dans le
déroulement du
film. Don Quichotte,
brimé par les
siens, a
décidé de
prendre la fuite, de
nuit, à l'insu de
sa famille. Le sonnet de
Ronsard évoque un
fier château, le
plus riche qui puisse
être car c'est
celui de l'amour : or,
dérision, les
images du film se sont
arrêtées
durant toute la chanson
sur l'étable et
la croupe des vaches. Le
spectateur apprend par
la suite qu'ici
réside
Dulcinée. La
Chanson à
Dulcinée utilise
très librement la
couleur ibérique,
un refrain et deux
couplets sont construits
autour du ton de mi
bémol
agrémenté
de nombreuses
altérations. La
Chanson du Duc est
modale, ce qui lui donne
un caractère
archaïsant,
accentué par
l'utilisation du
clavecin. La Chanson de
la mort s'adresse
à Sancho
après la mort de
Don Quichotte. Avec des
moyens très
simples, elle atteint
une grande
émotion,
chantée en voix
"off". Elle accompagne
les derniers instants du
film constitués
d'un plan fixe de
plusieurs minutes
braqué sur
l'image d'un livre qui
brûle : ce moment
d'émotion est
renforcé par la
voix de Don
Quichotte-Chaliapine sur
un rythme de
habanera.
Quant
à la Chanson de
Sancho a elle a
été
entendue bien avant.
Elle est d'un esprit
tout différent,
chanson à boire
qui symbolise le
caractère
truculent et bon vivant
du
personnage.
Ibert
composa à deux
reprises de la musique
de scène pour la
Comédie
française, l'une
pour Le Chandelier
d'Alfred de Musset et
l'autre pour Antoine et
Cléopâtre
de Shakespeare dans la
traduction
d'André Gide. De
la première fut
extraite cette Chanson
de Fortunio qui est ce
que la
postérité
a retenu d'un ensemble
plus long comprenant
aussi des pages
orchestrales
restées
inédites. Lors de
la création, le
18 décembre 1936,
sous la direction de
Gaston Baty, Fortunio
était
interprété
par Julien
Bertheau.
En
1940, Ibert utilisa la
musique de l'une de ses
pièces pour piano
les plus jouées,
Le petit âne
blanc, extrait des
Histoires. Sur un
poème de Pierre
Lorys, il adapta la
marche nonchalante de
cet âne à
dos duquel il
découvrit, lors
de son voyage de noces
en 1921, la
brûlante Tunisie.
Il existe une version
orchestrale de cette
mélodie. D'autres
musiciens qu'Ibert
choisirent les vers de
Lorys, tels Vellones,
Ladmirault ou
Passani.
En
1943, Ibert
séjournait en
Suisse. Les affres de la
guerre ayant eu raison
de sa santé, il
avait réussi
à obtenir un visa
avec sa famille. La
Radio de Lausanne lui
commanda un
opéra-bouffe sur
un livret du
poète William
Aguet : Barbe-Bleue. Les
deux Chansons de
Melpomène en ont
été
extraites : Mon bien
aimé siffle si
bien et Je pensais
épouser un fier
à bras.
L'uvre fut
créée le
10 octobre 1943 par
l'Orchestre de la Suisse
romande placé
sous la direction
d'Ibert. Cette musique
radiophonique d'une
durée de
près d'une heure
a été
diffusée sur les
ondes françaises
en août 1945 et
n'a plus
été
reprise depuis. Ni
d'ailleurs deux autres
uvres
radiophoniques
composées
également sur des
livrets de William
Aguet, toujours pour la
radio suisse : Don
Quichotte de la Manche
créée en
décembre 1947 par
Ernest Ansermet et
l'orchestre de la Suisse
romande, et Les
aventures de Brrô
et Tiss,
créées en
novembre
1954.
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Alexandra Laederich -
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